Deux guides pour mieux traiter les questions de santé mentale dans les médias.

Le 11 mai 2017, la fondation Roi Baudouin rendait publique l’étude du professeur Baldwin Van Gorp de la KUL sur les représentations de la santé mentale dans le champ médiatique. Une brochure a été éditée par la Fondation Roi Baudouin à destination du grand public. « Tous fous ?! Parler autrement de la santé mentale »

Parallèlement, le centre Franco Basaglia[1] et d’autres associations actives dans le domaine de la santé mentale ont publié en juin dernier un guide à l’attention des journalistes francophones intitulé « Santé mentale et médias ». En collaboration avec l’Association des Journalistes Professionnels (AJP), ces 2 ouvrages ont été envoyés à ses 3500 membres. Voici une présentation sommaire de ces 2 publications.

Dossier réalisé par Jean-Philippe Lejeune

 « Ce guide n’a pas pour but de pointer du doigt ou de juger le travail journalistique, mais bien de donner quelques pistes de réflexion quant à la manière d’aborder le sujet délicat des questions de santé mentale dans les médias. Extrait de « Santé mentale et médias » Centre Franco Basaglia p.7 

« Suite à une rencontre en septembre 2013 avec André Linard, le secrétaire du CDJ (Conseil de Déontologique Journalistique), j’ai eu un échange sur la stigmatisation des usagers en santé mentale. Une demande de collaboration a germé avec l’AJP par l’intermédiaire de son secrétaire général adjoint, Jean-François Dumont » explique Christophe Davenne du Centre Franco Basaglia, initiateur du projet.

L’année suivante la demande s’est concrétisée et un groupe de travail composé d’acteurs[2] de la santé mentale en Wallonie et à Bruxelles s’est réuni une fois par mois. Ils ont  commencé à analyser un certain nombre d’articles, des coupures de presse, des reportages audiovisuels ainsi d’autres écrits parus sur le web.

« Lors de l’analyse des diverses publications, le procès de Kim de Gelder[3] faisait la une des tous les médias, chacun y allant de ses hypothèses quant à la santé mentale du prévenu » rappelle Christophe Davenne, nous avions l’impression en lisant la presse qu’il s’agissait plus du procès d’une personne en souffrance mentale très dangereuse que d’un meurtrier… » En effet, les médias insistaient beaucoup sur le fait que le meurtrier souffrait de troubles psychiques sans savoir exactement lesquels… Finalement Kim De Gelder a été reconnu pleinement responsable de ses actes. Entre-temps l’amalgame entre troubles psychiques et dangerosité avait fait beaucoup de dégâts. L’analyse de ce procès (et de dizaines d’autres coupures de presse relatives à des faits divers impliquant des personnes en souffrance mentale) a soulevé un point important que le groupe de travail a appelé « l’écueil du diagnostic »[4].

Concrètement, cet ouvrage est se compose de deux parties complémentaires : d’une part, un guide portant sur le traitement médiatique des questions de santé mentale et d’autre part un lexique des termes fréquemment utilisés dans le cadre de ce traitement médiatique. Il était aussi important pour les rédacteurs de cette brochure d’inclure par des citations, les témoignages de patients sur ce qu’ils lisent, voient et entendent sur la santé mentale dans les médias. Ils témoignent de la manière avec laquelle ils se sentent stigmatisés et rappellent que, derrière l’étiquette de la maladie, il y une personne qui vit et qui souffre…

« Un journaliste n’est ni un médecin ni un psychiatre. Il est donc théoriquement incapable d’émettre un diagnostic médical. Or, régulièrement et sous le couvert du conditionnel, certains journalistes publient des diagnostics psychiatriques, sur base floue » précise Christophe Davenne. De plus, ces révélations brisent le droit au respect à la vie privée ainsi que le secret médical.

Enfin, pour que cet ouvrage soit complet, il était primordial d’expliquer brièvement l’organisation de la santé mentale en Belgique à l’heure actuelle. Le guide aborde donc la réforme 107 ainsi que la problématique de l’internement dont la loi a été modifiée en profondeur très récemment. Et Christophe Davenne d’ajouter : « Le mot « internement », tout comme le mot « schizophrénie » est un bon exemple de terme propre au lexique de la psychiatrie entré dans le langage commun, c’est pourquoi il est nécessaire d’insister sur leur sens premier… »

Bien que ce guide ait été rédigé à destination des journalistes et non du grand public, la version téléchargeable est disponible sur notre site sous l’onglet ‘action’ ou via http://wallonie.similes.org/guide-sante-mentale-et-medias/

 

 « Cette brochure est un miroir. Elle montre comment nous communiquons, en tant que société, à propos des personnes qui ont des troubles psychiques. Par ‘nous’, nous entendons littéralement tout un chacun. Il ne s’agit donc pas de ‘nous’ et d’ ‘eux’. Extrait de « Tous fous ?! Parler autrement de la santé mentale. » Fondation Roi Baudouin p.9. 

Les mots et les images que nous utilisons influencent les représentations sociales qui entourent la santé mentale. Ils affectent la vie des personnes avec une vulnérabilité mentale et celle de leur entourage. Leur rétablissement, leur déclin, leur bien-être, leur auto-stigmatisation aussi.

C’est la raison pour laquelle le Fonds Julie Renson, le Fonds Reine Fabiola et la Fondation Roi Baudouin ont mandaté une équipe de recherche de l’Institut d’Étude des Médias de la KU Leuven pour cartographier les représentations positives et négatives liées aux personnes avec des troubles psychiques dans notre société. Ils ont analysé de manière détaillée un certain nombre d’articles parus dans les médias en 2015. Ils ont discuté des frames qu’ils ont découverts avec d’autres spécialistes en communication et des personnes du secteur de la santé mentale (Similes Wallonie en faisait partie). Les chercheurs sont convaincus que chacun reconnaîtra sa manière de s’exprimer dans  l’un de ses 12 frames ou dans la combinaison de plusieurs frames.[5]

De manière globale, nos représentations se distinguent en 2 catégories : les frames qui sont problématisants et les counterframes déproblématisants. Le frame c’est le « cadre », « l’angle d’approche », la façon dont on se représente les personnes en proie à des problèmes de santé mentale dans la vie de tous les jours et donc par extension les représentations qu’en donnent les médias. Cette brochure présente les frames utilisés en Belgique pour les troubles psychiques. A titre d’exemple, le frame « la peur de l’inconnu » (une personne avec un trouble psychique est imprévisible et constitue un danger potentiel pour la société) ; Un autre frame est « la maîtrise de soi » (l’idée selon laquelle quelqu’un de dépressif manque de volonté pour se prendre en main).

A ces frames correspondent des « counterframes » (contre-cadres) qui relativisent voire positivent les représentations que nous avons des personnes atteintes de troubles psychiques. Voici 2 exemples de counterframes : « la mosaïque » qui dé-problématise le trouble psychique le montrant parfois léger, ou simple facette de la personnalité d’un individu riche de plein d’autres choses… Ou encore « la longue marche » : La vie de la personne en souffrance est une route semée d’obstacles à surmonter où il est guidé et aidé par les thérapeutes, les amis, la famille. Bien sûr chacun se retrouve dans plusieurs frames et counterframes… Ces 2 approches permettent d’élargir notre angle de vue, d’affiner notre perception et donc d’enrichir notre discours.

En outre, afin d’exploiter les résultats de cette recherche, les Fonds et la Fondation ont invité les soignants à investir dans une communication nuancée et équilibrée autour des troubles psychiques ; une communication qui déstigmatise, qui brise les tabous grâce à un appel à projet clôturé le 22 août dernier. Cet appel s’adressait aux différentes structures actives dans le secteur des soins de santé mentale, qu’elles soient hospitalières ou ambulatoires, qu’il s’agisse de services de santé mentale ou de partenaires dans le domaine de la réinsertion socioprofessionnelle, du logement ou de l’aide sociale.

Enfin, le 21 novembre prochain, l’Association des Journalistes Professionnels et la Fondation Roi Baudouin organiseront une journée d’échanges sur les liens entre pratique journalistique et santé mentale. Le but est de mettre en dialogue les professionnels des médias, les usagers et les professionnels de la santé mentale. L’objectif est de mieux faire appréhender les réalités de chacun et de participer ainsi à la construction d’une communication plus nuancée autour de la santé mentale.

Pour mieux comprendre la problématique dans son ensemble, je vous invite à consulter cette brochure disponible gratuitement auprès de la Fondation Roi Baudouin ou téléchargeable sur leur site www.kbs-frb.be

Jean-François Dumont est secrétaire général adjoint de l’AJP, il a été journaliste de presse écrite durant 26 ans. Après diverses fonctions dans la presse quotidienne, il a été rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire Le Vif/L’Express. Parallèlement, il a enseigné le journalisme durant 20 ans à l’UCL. Il siège actuellement au Conseil de déontologie journalistique (CDJ) ainsi qu’au Conseil supérieur de l’Education aux médias (CSEM).

En quoi ce type de guide est-il important pour l’AJP ?

En tant qu’union professionnelle, nous sommes désireux  de favoriser la qualité des contenus médiatiques. Nous disposons pour cela d’une série d’initiatives et d’outils. Parmi eux, le travail de sensibilisation des journalistes à certaines valeurs ou à certaines causes qui nous paraissent tout à fait légitimes. Nous avons par exemple participé à une brochure sur le traitement médiatique du suicide à la demande d’associations travaillant dans ce domaine-là. Celles-ci avaient des messages voire même des demandes à envoyer aux journalistes et nous avons fait l’interface. Le but est de permettre aux uns et aux autres de se parler, de comprendre leurs contraintes respectives. Cela permet aussi aux journalistes d’intégrer un certain nombre de connaissances et donc d’éviter d’éventuels dégâts collatéraux quand on ne maitrise pas un certain nombre d’éléments propres à la santé mentale. Généralement, ce sont des milieux extérieurs professionnels qui sensibilisent les professionnels de la presse dans une approche constructive et ouverte.

Quelqu’un qui se sent stigmatisé peut-il réagir et se plaindre d’un comportement médiatique douteux ?

Tout lecteur, auditeur, spectateur ou ‘surfer’ bref tout usager des médias peut faire entendre sa plainte, demander un avis devant le conseil de déontologie journalistique (CDJ). C’est une instance d’autorégulation composée de membres représentant les journalistes, les rédacteurs en chef, les employeurs des médias et la société civile. Le CDJ n’a pas de pouvoir de sanction mais il peut déterminer si la plainte est fondée et si il y a faute du média ou du journaliste. Ses avis ont un certain poids…

L’existence de ces 2 guides fait-elle « jurisprudence » dans le domaine ?

Nous avons des instruments supplémentaires rappelant qu’il y a des principes généraux de déontologies mais aussi un certain nombre d’outils sur lesquels on peut s’appuyer. C’est le cas des brochures qui viennent d’être éditées, non pas qu’elles aient « force de loi », mais nous pouvons nous servir de ces recommandations des milieux professionnels pour démontrer  qu’il y a eu (ou pas) une erreur dans une démarche journalistique.

Quelle est votre opinion par rapport à la vitesse de publication de l’information renforcée par les technologies actuelles ?

L’obsession de la vitesse et de la réactivité ne date pas d’internet mais elle a été démultipliée par les avancées technologiques. Dans un premier temps, la phase de vérification est abolie et le complément éventuel ne viendra qu’après… C’est un vrai souci quand on veut parfois sacraliser la vitesse plutôt que la vérité. On a  parfois un retour de balancier, dans certaines rédactions, on veut calmer le rythme à l’instar des grands médias (le JT de la RTBF traite 15 sujets au lieu de 22 auparavant). Il existe aussi le « slow » journalisme. Il est clair que les réseaux sociaux échappent aux normes professionnelles et sont des accélérateurs de la circulation de l’info.

Ça veut dire qu’une stigmatisation dans un média traditionnel relayée sur les réseaux sociaux n’appartient plus à l’organe de presse ?

Effectivement, le flux de l’information va lui échapper et  inversement… En effet, le flux est tel sur les réseaux sociaux, parfois  avec un contenu stigmatisant ou erroné, que cela oblige les médias traditionnels à en faire écho, quitte à ce que ce soit pour le démentir. Il m’est arrivé de devoir traiter un  sujet (sans aucun intérêt)  qui faisait tellement le buzz qu’on a dû l’évoquer au détriment d’une autre  information nécessaire, sérieuse et d’intérêt général.

Plus d’infos : www.lecdj.be

 

 

[1] Le Centre Franco Basaglia promeut une psychiatrie démocratique. Il oeuvre notamment au sein du réseau Mouvement pour une psychiatrie démocratique dans le milieu de vie qui associe plus largement des forces socio-politiques et des citoyens dans les transformations sociales et affectives auxquelles nous invitent les problèmes de santé mentale. Plus d’infos : www.psychiatries.be

[2] Le centre Franco Basaglia, Similes Wallonie, Revers asbl, Psytoyens, le club André Baillon, L’autre Lieu.

[3] Kim De Gelder. Ce jeune homme a été reconnu coupable d’un triple assassinat perpétré en 2009 dans une crèche de Termonde, ainsi que du meurtre d’une septuagénaire. Il a été condamné à la réclusion à perpétuité.

[4] Guide « Santé mentale et médias », Centre Franco Basaglia, p.12

[5] « Tous fous ?! Parler autrement de la santé mentale », Fondation Roi Baudouin, p.17.