Les maladies somatiques des patients et des familles : quelle prise en charge ?

La maladie mentale est souvent liée à d’autres pathologies somatiques comme le diabète, l’obésité ou les problèmes cardiaques. Parfois le malade développe même des pathologies liées directement au traitement qu’il suit. Les familles et les proches de personnes en souffrance psychique ont aussi leur lot de maux parfois très handicapants. Bénéficient-ils d’une prise en charge adaptée dans le domaine somatique ? Quelles seraient les améliorations à apporter ? Comment les familles font-elles face aux maladies qu’elles développent ? Nous tenterons de répondre à ces interrogations avec les témoignages de 2 psychiatres, une éducatrice spécialisée, une diététicienne, 2 usagers en santé mentale et 2 familles.

Dossier réalisé par Jean-Philippe Lejeune

En juin 2015, la fédération française de psychiatrie a publié un rapport[1] recommandant une meilleure prise en charge somatique du patient. Le psychiatre français Yann Hodé[2] a été consulté pour cette étude.

Yann Hodé « Il faut former les équipes des hôpitaux aux techniques motivationnelles pour amener les patients à accepter les soins »

Pourquoi dans l’organisation des soins en santé mentale oublie-t-on souvent les problèmes somatiques du patient ?

C’est une mauvaise habitude qui est facilitée par le fonctionnement du malade. Dans la schizophrénie, par exemple, 60 % des patients ne perçoivent pas qu’ils sont malades sur le plan psychiatrique mais également sur le plan somatique. Comme le patient a des troubles de défaut d’initiative et d’anxiété, s’il a un psychiatre, il va tout faire pour ne pas consulter un autre médecin. De fait, le psychiatre est souvent contraint de s’occuper du somatique. Il faut aussi trouver des médecins somaticiens qui veulent bien s’occuper du patient psychotique, souvent dans une situation précaire (problèmes de remboursement) et il prend du temps…Ce ne sont pas les patients qu’ils préfèrent. Lors d’une hospitalisation, on fait systématiquement des bilans de santé, dont un bilan sanguin de base, mais pas forcément en ambulatoire. Si un problème de  diabète est détecté,  il faut le traiter. Mais on constate une tendance à ne pas soigner le patient en prétextant qu’il mange trop ou qu’il fait n’importe quoi…

Quelles sont les solutions possibles ?

Il faut former les équipes des hôpitaux aux techniques motivationnelles pour amener les patients à accepter les soins. Si ils ne sont pas soignés au niveau psychiatrique, il y a peu de chances de les traiter au point de vue somatique. Parfois on contraint un malade via une hospitalisation pour raison psychiatrique et une fois qu’il est stabilisé, on crée une alliance avec lui en travaillant sa motivation. Mais ces techniques prennent du temps, cela ne se fait pas en un seul entretien. En Alsace, à l’époque, nous arrivions à amener 80 % des patients aux soins avec en moyenne de 4 ou 5 entretiens. Les 20 % restants, il faudrait leur imposer le soin car la situation est plus catastrophique. Pour le monde de la psychiatrie, le patient n’est pas en danger de mort dans les 24 h. Mais pourtant sa façon de vivre lui fait prendre des risques dans les 2 ans à venir.

La cigarette met aussi le malade en danger…

On ne va pas demander à la personne d’arrêter de fumer parce que souvent elle ne s’en sent pas capable. Si on veut qu’elle fume moins, que met-on en place  pour qu’elle ait des activités ? Il faut aussi l’intervention de tabacologues.  Beaucoup de patients aimeraient fumer moins parce que cela coûte cher. Le tabac augmente le risque suicidaire, l’anxiété, il majore les signes psychotiques et réduit l’efficacité du traitement. Alors on va les encourager à utiliser des vaporettes mais la substitution a aussi un prix. Quand on peut aider les malades, ils arrêtent tout autant que la population normale. Beaucoup de soignants pensent que le patient n’a que cela comme plaisir, or, quand on lui demande ce qu’il aime, il cite rarement la cigarette… Quand vous faites une politique active sur le tabac, c’est bien de coupler cela avec la pratique du sport. C’est une stratégie pour que les malades soient moins sédentaires.

Les maladies somatiques liées au traitement psychotique ?

Les effets secondaires varient d’une personne à l’autre. Beaucoup n’en ont pas. Des études ont été menées en Scandinavie sur 29.000 personnes en 7 ans. On  observe 3 groupes : ceux qui ne prennent pas de  traitement ou de façon irrégulière ; ceux qui reçoivent leur médication par voie orale et enfin ceux qui la reçoivent par injection. C’est dans le premier groupe qu’il y a le plus de mortalité. Quand les patients ne sont pas soignés, ils se traitent eux-mêmes avec de l’alcool, la drogue,  la cigarette. Les effets secondaires des drogues et de l’alcool sont nettement plus élevés que ceux des médicaments prescrits. Le traitement qui endort et qui fait grossir, c’est un peu caricatural… Le traitement peut fatiguer, bien sûr. Par exemple, un de mes patients se disait  fatigué par son traitement, il consommait du cannabis sur le côté. J’ai augmenté son traitement et, comme il a moins consommé de cannabis, il était du coup moins fatigué.

Quid du développement des maladies somatiques dans les familles ?

Beaucoup d’études montrent que les familles sont en état de stress. Dans les Profamille[3], la moitié des personnes interrogées montrent des symptômes de dépression (échelle CES-D)[4] avec pour conséquence une mortalité doublée en raison de problèmes somatiques.


Qu’en est-il de la prise en charge somatique dans notre pays ? Réponse avec Marc-André Domken, psychiatre et directeur médical du secteur Santé Mentale au sein d’ISoSL, l’Intercommunale de soins spécialisés de Liège.

MA Domken « La famille elle-même est mise de plus en plus en première ligne dans les soins, (…) Elle est de plus en plus sollicitée pour faire le lien dans la continuité des soins»

Pourquoi le patient développe-t-il des pathologies somatiques ?

Des facteurs sont difficilement modifiables, d’autant plus que dans les traitements des maladies psychiques, on utilise des molécules qui ne sont pas neutres pour la santé. Nous  aimerions avoir des médicaments sans effets secondaires mais il n’y en a pas. Plusieurs écueils apparaissent dans le traitement des maladies psychiques : les troubles métaboliques liés aux effets secondaires des antipsychotiques et les addictions aux benzodiazépines qui réduisent l’anxiété. Egalement les troubles du sommeil. Le lithium n’est pas sans danger pour les reins et la tyroïde. Tout cela s’ajoute au problème d’hygiène difficile à tenir quand on a un problème psychique.

Comment améliorer la prise en charge des patients ?

Il faudrait faciliter l’accès aux soins somatiques. Il n’est pas rare d’admettre des personnes en situation de maladie psychique sans aucun suivi somatique. Les urgences sont très mal équipées pour accueillir des patients différents. Les médecins doivent trier les vraies urgences somatiques du reste. Donc les patients sont souvent très mal reçus et mal soignés car on ne tient pas compte de leurs plaintes ou on les minimise… On ne leur donne pas non plus toute l’information afin qu’ils puissent se soigner dans la durée. Et quand la personne elle-même n’arrive pas à exprimer précisément ses soucis, elle passe à travers du crible des urgentistes qui eux doivent objectiver les choses.  Les maladies aigues se soignent sans problème, ce sont les maladies chroniques qui sont plus compliquées (hypertension, l’obésité, problèmes respiratoires, diabète …)

Quel est le rôle du médecin traitant ?

Le rôle du médecin généraliste est fondamental. Certaines structures ou associations de médecins généralistes peuvent assurer une meilleure continuité des soins en lien avec une équipe (infirmiers, psychologues…). Dans notre pays, les maisons médicales représentent moins de 20 % de la prise en charge des patients. Donc le reste est géré par les médecins généralistes qui courent après le temps. Ils doivent faire des choix entre les véritables maladies et les plaintes plus difficiles à discerner de personnes qui ne tiennent pas forcément leur rendez-vous et ne peuvent patienter plus d’un ¼ heure en salle d’attente. Il leur faut un encadrement différent que nous ne mettons pas systématiquement en place. La mortalité des patients psychiatriques est catastrophique. L’espérance de vie est inférieure de 10 ans par rapport à la population ordinaire.

A quoi est due cette mauvaise prise en charge ?

Le corps médical et les professionnels de la santé  stigmatisent aussi la maladie mentale. Le milieu psychiatrique lui-même est stigmatisant, il a du mal à être ouvert et bienveillant envers une personne qui souffre de maladie mentale. Cela a à voir avec la culture et la mentalité.

Quelle serait la solution ?

La psychiatrie de liaison. C’est-à-dire avoir un médecin interne et somatique qui peut interpréter les plaintes d’une personne en faisant la part des choses entre l’expression somatisée d’un symptôme psychique et une véritable pathologie somatique. Ce travail de liaison est très mal valorisé par notre assurance maladie. Malheureusement, il n’y a pas ou peu de psychiatres attachés aux urgences pour faire ce travail.

Quand un patient psychique est hospitalisé,  quel est le suivi ?

Malheureusement, il n’y a pas le temps pour un dialogue entre les médecins. Et pas de rapport du généraliste par manque de temps… Et quand il n’y a pas de médecin traitant, où va le rapport ? C’est pour cela que le rôle du généraliste est central, il connait l’historique et assure la continuité des soins. Il fait le lien entre les différents spécialistes et permet une vue globale de la situation. Finalement qui est le référent du patient ? Le généraliste ? A qui l’équipe mobile passe-t-elle la main après ? En effet, à chaque fois que l’équipe mobile se retire après 12 ou 16 mois, la situation du patient se dégrade très rapidement parce qu’il n’y plus de réseau de soin autour de lui …

La famille devient du coup « référente »?

La famille elle-même est mise de plus en plus en première ligne dans les soins mais c’est une position très inconfortable. Car on ne peut pas avoir à la fois des liens intimes, familiaux avec quelqu’un et devoir le coacher au niveau de ses soins, de sa gestion quotidienne de son bien-être…On est face à un vrai challenge, les résultats épidémiologiques le montrent, il y a un vrai problème bien sûr, la stigmatisation de la maladie mentale et celle du patient lui-même reste centrale chez certains des professionnels.

Quel est la conséquence des hospitalisations de courte durée ?

On a besoin de plus de temps pour remettre un patient sur pied ; quand il arrive dans un état délabré et dénutri, 3 semaines ne suffisent pas… D’autant plus si on doit faire des examens et donner également un traitement somatique nécessaire. Donc cela devra se faire ailleurs. On doit faire de la concertation mais on n’a pas le temps de la faire, surtout que l’hôpital psychiatrique n’est pas dans cette culture de la concertation. La famille est de plus en plus sollicitée pour faire le lien dans la continuité des soins. Et si le patient a rompu ses attaches avec ses proches, il est difficile d’intervenir. La famille n’a pas de mandat, elle le fait par bienveillance et par amour.

 


 Yannick Sauvage «On essaye de détricoter les choses en expliquant que la prise de poids n’est pas inéluctable »  

Yannick Sauvage est éducatrice spécialisée au Pool Psychotique du CHS de Lierneux. Avec son collègue Damien Salvi, elle anime le groupe Energie créé il y a une quinzaine d’années avec un éducateur qui connait la diététique.

L’objectif principal est une prise de conscience sur l’interaction entre les neuroleptiques et leurs effets secondaires comme la prise de poids ou les risques accrus de problèmes d’ordre glycémique (diabète). C’est une éventualité mais pas une fatalité. Effectivement certains patients ont tendance à avoir plus d’appétence au sucre en présence de neuroleptiques, donc on essaye de voir comment agir pour la limiter.

Comment le message est-il reçu par les patients ?

Dans un premier temps, la présence est imposée par les unités de soin. Ensuite ils viennent de leur propre initiative. Les patients considèrent souvent que leur prise de poids est uniquement liée à la médication. On essaye alors de détricoter la chose en expliquant que la prise de poids n’est pas inéluctable.

Comment perçoivent-ils les maux liées à leur maladie ? Diabète, problèmes cardiovasculaires…

Pour eux, ce qui est invalidant, c’est l’altération de leur image. Ils vont moins se tracasser pour un diabète que pour un changement physique. Ils doivent déjà prendre conscience de leur diagnostic, accepter un traitement médicamenteux et s’adapter à ce nouveau mode de vie. Si en plus ils prennent 30 kilos en un mois, leur moral prend un coup. Quand on propose au malade de perdre du poids soit par régime soit par une médication, il se bat pour ne pas prendre un traitement supplémentaire. Nous avons essentiellement des premières hospitalisations et d’autres, de longue durée.

Photo Barbara Boes « Rien qu’avec la régularité dans l’organisation de l’alimentation, on remarque chez les patients déjà quelques changements. »

Barbara Boes est diététicienne au groupe Energie, elle nous explique son action concrète avec les participants

On travaille ensemble sur l’alimentation équilibrée, la pyramide alimentaire. On voit aussi les pathologies (le diabète, le cholestérol, l’obésité). A la fin du mois, nous proposons des ateliers culinaires où l’on teste des recettes avec des collations saines, afin de voir la différence entre la cuisine industrielle et ce que l’on cuisine soi-même. Effectivement, les neuroleptiques peuvent augmenter l’appétit et si on y répond avec la malbouffe, alors on propose des fruits ou des aliments moins caloriques. La régularité dans l’organisation de l’alimentation, amène déjà quelques changements chez le patient. C’est le cas aussi en hôpital de jour.

Vous êtes en lien avec l’équipe soignante ?

Je participe aux réunions pluridisciplinaires. Je suis la plupart des patients du groupe individuellement, c’est une autre approche. Parfois le malade s’ouvre plus dans un groupe que lors d’un entretien individuel. Les deux démarches vont de pair. Je participe aussi avec eux aux animations sportives, c’est encore une autre démarche complémentaire.

Quels sont les résultats ?

Un objectif réaliste, c’est que le patient ne prenne pas de poids. Et ça, il a du mal à le comprendre. Si on peut faire de la prévention c’est plus facile. Quand ils arrivent à l’hôpital en sous-alimentation,  le corps rattrape le manque. L’activité physique est fondamentale pour le corps mais aussi pour l’esprit en raison du bénéfice des endorphines.


 Joseph Bonasia « (…) En 6 mois, sans que je m’en rende compte, mon corps a lâché»

Joseph Bonasia a un fils atteint d’un trouble psychique. 6 ans après l’annonce du diagnostic,  il est également tombé malade. Aujourd’hui, à cause de ses douleurs chroniques, il ne peut plus travailler…

Mon fils est tombé malade en 2005 ; cela a causé un grand stress dans la famille. J’avais déjà des problèmes de dos liés à mon travail. Tant que mon fils était à la maison, ça se passait bien, enfin je le pensais. Et puis en 2011, il est parti habiter seul dans un studio, ce qui était plutôt une bonne nouvelle, et là, en 6 mois, sans m’en rendre compte, mon corps a lâché. J’ai d’abord eu des problèmes aux chevilles, je ne savais plus bien marcher. Puis quelques mois plus tard, ça a été la dégringolade, j’avais des douleurs partout, tant dans les articulations que dans les muscles. Depuis je suis en invalidité, je ne travaille plus.

Est-ce le médecin qui vous a fait prendre conscience de l’origine de vos douleurs ?

D’abord, j’ai fait des radios, des scanners pour voir si il y avait des maladies sous-jacentes liées au cerveau, parce qu’on ne voyait pas d’où ça venait. Les prises de sang étaient bonnes. Puis je suis allé à la clinique de la douleur car le médecin suspectait une fibromyalgie (douleurs présentes dans tout le corps). Elle m’a conseillé de faire de la méditation et de voir un psychologue. J’ai vu la psychologue et dès qu’elle a prononcé le nom de mon fils, j’ai craqué.

Que mettez-vous en place pour supporter ces douleurs ?

Je fais de l’aquabike, des Pilates[5] pour renforcer mon mental et mon appareil musculaire. Je consulte aussi un ostéopathe pour renforcer mon corps afin de  lui rendre une meilleure immunité. Je suis allé au CHU pour suivre des formations de pleine conscience[6]. Ça fait du bien, mais ce n’est pas facile à mettre en place, cela demande de l’entraînement.

Est-ce que cela a amélioré votre état ?

Tout doucement. Quand la maladie de Benoit s’est déclarée, je passais des nuits de 3 heures et je travaillais ; donc le corps ne se reposait pas. J’avais un métier physique dans le bâtiment et j’ai fini magasinier. Tout cela a joué. Maintenant je dors 5 à 6 heures par nuit.

Photo Yasmina Boko « On s’oublie complètement quitte à en être malade ; le problème, c’est que l’on ne le sent pas. »

Yasmina Boko est maman d’une fille psychotique ; suite à la maladie de sa fille et à une tentative de suicide de celle-ci, elle a développé une insuffisance cardiaque…

J’ai développé la maladie des « cœurs brisés », la cardiomyopathie de Tako-Tsubo (TTC) à cause de choc que j’ai  subi. Cette maladie est normalement réversible mais pas chez moi. J’ai totalement réorienté ma carrière, je travaillais dans la recherche scientifique, je voyageais beaucoup à l’étranger avec de très longues journées de prestation et des horaires flexibles. Je me suis mise à écrire des livres et de cette manière, j’ai pu aménager mon temps de travail comme je le souhaitais. Au départ j’ai écrit un premier livre pour m’occuper quand  je devais attendre à l’extérieur de la chambre de ma fille à l’hôpital. J’en suis maintenant à mon troisième livre. Ma maladie et la prise en charge de notre fille m’ont empêchée de continuer à travailler comme je le faisais avant. Par rapport à la fatigue, je peux me reposer plus facilement 2 à 3 heures par jour, j’ai aussi de la revalidation cardiaque plusieurs fois par semaine.

Quelles techniques avez-vous mises en place pour vous rétablir ?

J’ai vu une psychologue qui fait de l’EMDR[7] , une thérapie qui vise à atténuer certaines images qui ont choqué l’esprit. On n’oublie pas le traumatisme ni le choc, mais on en retire l’intensité négative qui fait qu’on ne pense plus qu’à cela. J’ai également essayé la pleine conscience afin d’essayer d’arrêter de me polluer l’esprit avec mes craintes et de vivre le moment présent. En ce qui me concerne, l’écriture a été thérapeutique…Je viens d’ailleurs de terminer un livre sur la gestion des émotions.

Comment se passent les rapports avec votre fille ?

J’ai suivi le module Connexion familiale. Nous avons mis en place une thérapie dans la famille. Nous étions très proches avant, mais on ne s’écoutait pas vraiment. On a changé notre manière d’écouter l’autre ; on a tous l’impression d’écouter et on ne se rend pas compte que déjà notre esprit gamberge vers une possible solution à laquelle nous pensons, mais qui ne convient peut-être pas à la personne.

Que diriez-vous aux familles ou aux proches qui pensent tenir le coup et tombent malades ?

La souffrance des familles, qu’elle soit somatique ou psychique, est complètement ignorée. On s’épuise véritablement surtout que l’on a cette culpabilité de penser qu’on est lié au trouble psychique de notre proche (hérédité, éducation, génétique). On n’a pas de réponse à la question de l’origine du trouble. Lorsque votre enfant malade psychiquement est hospitalisé pour une fracture, je l’ai vécu, nous ne sommes pas traités de la même façon que des familles où il n’y pas de maladie psychique. Comme si l’enfant et la famille étaient responsables de ce qui leur arrive…Dès le moment où l’on a un diagnostic, il faut se faire aider. Tôt ou tard on va tous craquer… Les coaches de vie peuvent être utiles, les groupes de parole aussi. Il faut aussi se déculpabiliser en rencontrant d’autres personnes qui vivent les mêmes situations. On s’oublie complètement, quitte à en être malade. Le problème, c’est que l’on ne le sent pas… Moi j’ai l’impression de m’être retrouvée aux soins intensifs en moins de 24h alors que j’avais des symptômes depuis un mois et j’ai minimisé les signes bien avant…


Pascal Colson «(…) Ne pas attendre la dernière minute pour que le neurologue et le médecin traitant se mettent en contact avec les services adaptés. »

Pascal Colson a fait une grosse dépression il y a 20 ans. Depuis quelques années, il a développé la maladie de  Parkinson à cause de la prise d’un neuroleptique…

20 ans après mon hospitalisation et ma médication, j’ai développé la maladie de Parkinson. Des neurologues ont fait des analyses et mis en cause un neuroleptique qui était à la source de ma maladie. Je ne sais pas si je suis un cas isolé. L’alcool a probablement  joué un rôle également mais je ne bois plus depuis longtemps. J’ai eu les premiers signaux et je me suis pris en charge seul puis j’ai eu besoin d’aide pour m’accompagner dans mon quotidien. J’ai demandé un appartement de plein pied que j’ai obtenu, il y a un an. Tout doucement j’arrive à avoir du matériel pour pouvoir mieux fonctionner.

Comment s’est passée ta prise en charge ?

Cela s’est très bien passé pour moi, j’ai été bien orienté vers le SSM du club André Baillon puis vers le CRF pendant une quinzaine d’années. Pour une bonne prise en charge, il faut un bon encadrement, ne pas attendre la dernière minute pour que le neurologue et le médecin traitant se mettent en contact avec les services adaptés.

Que dirais-tu à un usager ou à une famille qui développe des problèmes somatiques et qui ont tendance à ne pas en tenir compte ?

D’abord voir ses médecins, faire les examens qu’il faut quand ça ne va pas. Surtout garder le moral, se battre et montrer que l’on peut encore travailler à faire quelque chose. Dans l’association Psytoyens où je milite, nous planchons  sur un dossier médical informatisé qui suivrait le patient. Il y a beaucoup de réticences de la part des professionnels, il faut que les professionnels puissent se concerter sur une base commune et que l’usager puisse aussi donner son point de vue. Nous avons sorti un guide sur la défense sociale et nous voulons aussi créer des comités d’usagers au sein des institutions.

 Daniel Mulier « La douleur chez une personne est une alerte d’un dysfonctionnement de son corps, alors pourquoi doit-il en être autrement pour une personne atteinte d’une problématique en santé mentale ? »

Daniel Mulier a eu un parcours très lourd en santé mentale pendant 20 ans ; outre sa pathologie, il a souffert de plusieurs addictions (alcool, drogues, médicaments). Il est stabilisé depuis 10 ans et s’est investi dans le réseau Mosaïque du Hainaut et est aussi actif à Psytoyens.

Mon parcours m’a amené à côtoyer des services d’urgences alors que j’étais suivi médicalement en psychiatrie. J’ai constaté une mauvaise prise en charge et une incompréhension que ce soit dans le domaine somatique ou psychiatrique. La douleur chez une personne est une alerte d’un dysfonctionnement de son corps, alors pourquoi doit-il en être autrement pour une personne atteinte d’une problématique en santé mentale ? Les douleurs peuvent aussi être anesthésiées par la prise de de neuroleptiques et d’anxiolytiques. Donc quand un usager se présente avec des douleurs, elles sont plus violentes que ce qu’il n’y parait…

Cela vous est personnellement arrivé ?

J’ai été admis aux urgences pour une rage de dents et en disant que j’étais suivi par un psychiatre, j’ai senti un recul du personnel. Ils m’ont juste envoyé chez le dentiste. J’ai constaté autant chez les professionnels du somatique que du psychiatrique, un manque de discernement entre les 2 domaines. Il y a peut-être un manque de formation. Des psychiatres attribuent une douleur physique à une pathologie mentale et vice et versa, des professionnels du somatiques attribuent une douleur physique à un trouble psychique…

Pourquoi ces 2 mondes ne se mélangent-ils pas ?

Selon moi il y a un phénomène de stigmatisation du somatique envers le psychiatrique. J’ai vu des étudiants qui m’ont expliqué que dans le cadre de leur formation il restait des relents de stigmatisation envers le monde de la psychiatrie. J’avoue que des progrès sont faits, mais c’est très lent. Par exemple en juin, je visitais une personne domiciliée en MSP, elle a de gros problèmes aux jambes mais elle n’a rendez-vous qu’au mois de novembre…J’ai l’impression que, pour l’équipe soignante, la personne vit dans un cocon, donc elle peut attendre quelques mois.

[1] « Comment améliorer la prise en charge somatique des patients ayant une pathologie psychiatrique sévère et chronique ? » consultable via ce lien http://www.psydoc-france.fr/conf&rm/rpc/Reco_Soins_Soma_Psy.pdf

[2] Directeur médical à l’hôpital de Bellelay (Suisse) et Président de l’Association Francophone de Psychoéducation Profamille (Association des animateurs du programme Profamille). Auparavant Yann Hodé était praticien au centre hospitalier de Rouffach en Alsace.

[3] Plus d’infos sur les différents modules Profamille sur notre site http://wallonie.similes.org/pourlesfamilles/

[4] L’échelle CES-D (Center for Epidemiologic Studies- Depression) Cette version française de l’échelle CES-D comporte 20 items et permet d’évaluer l’existence d’un syndrome dépressif.

[5] La méthode Pilates  a pour objectif le développement des muscles profonds, l’amélioration de la posture, l’équilibrage musculaire et l’assouplissement articulaire, pour un entretien, une amélioration ou une restauration des fonctions physiques.

[6] La pleine conscience ou Mindfulness est une thérapie ayant pour but la réduction du stress et la prévention de rechutes dépressives.

[7] EMDR signifient eye movement desensitization and reprocessing c’est-à-dire désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires. Cette technique permet une désensibilisation au traumatisme et une nette diminution des symptômes désagréables.